« Un Futur Retrouvé »

Courant 2018 et jusqu’à fin 2020, la Cie Augustine Turpaux, accompagnée de Pourquoi Pas !?, un collectif de construct·rices·eurs/architectes et de Thomas Arnera, chercheur en sociologie politique, s’est vu confier l’accompagnement artistique du renouvellement urbain du quartier Mermoz sud. Celui-ci s’inscrit dans le cadre des Politiques de la Villes ANRU 2 et est financé par la Ville de Lyon, le CGET ainsi que le bailleur social Grand Lyon Habitat. Mais notre interlocution ne s’arrête pas aux seuls financeurs puisque qu’un comité de pilotage à été constitué autour de cet accompagnement artistique, et fait intervenir (à l’origine) d’autres entités : La Métropole de Lyon, La MJC Laënnec Mermoz, Le centre social Mermoz, Le conseil citoyen des habitants du quartier mermoz sud. Il peut aussi concerner dans son opérationnel le tissu associatif local : Association Vivre Ensemble, Labo Cité, la régie de quartier Eurequa. Ajoutons à cela des opérateurs temporaires extérieurs au quartier, intervenant pour une ou plusieurs problématiques liées au renouvellement : Kaleido’Scop,   Nova7

Nous avons dès l’origine du projet, envisagé notre travail sur place comme une recherche s’établissant à plusieurs niveau :  notre recherche artistique à proprement parler, notre recherche d’une coordination singulière avec nos partenaire construct·rices·eurs/architectes et notre sociologue, notre recherche concernant les publics, notre attitude in-situ, nos esthétiques, nos écritures, nos rapport d’ententes ou de force avec le comité de pilotage, notre recherche sur les questions techniques et sur les questions de politiques globales. Il s’agit pour nous de questionner la pertinence de notre action d’accompagnement, dans le temps,  compte tenu de la diversité des points de vue que nous trouvons sur place, à propos de l’action des artistes sur un territoire.  Mais il s’agit aussi de faire ce questionnement compte tenu de l’éventail très larges des pluralités culturelles et des opinions variées quant au renouvellement urbain en lui-même. C’est pourquoi, plutôt que de proposer une formule toute faite basée soit sur la concertation, soit sur le propos artistique (dans une forme de pureté qui nous aurait donné l’impression d’être parachutés), nous avons opté pour l’établissement d’une pensée sédimentaire, itérative et auto-évaluative basée sur une valeur cardinale : le temps long. Et plutôt que de revendiquer des objet artistiques tout prêts (et confortables pour qui commande et qui exécute) nous avons élaboré une palettes d’outils visant à nous offrir et à offrir au public une compréhension sensible de cet arc narratif que constitue le projet de renouvellement urbain, tant pour les habitant·e·s que pour les opératrices et opérateurs techniques et politiques.

Il est important de noter que puisque nous sommes en recherche, nous admettons totalement la possibilité de l’échec ou de la réussite de nos actions. Encore faudrait-il pouvoir définir échec et réussite et les faire rentrer dans un cadre d’évaluation concerté par l’ensemble des partenaires et des publics. Ce qui est sûr jusqu’ici et ce quelque soient les critères d’évaluations, c’est qu’échecs et réussites ont été signifiants et importants dans l’établissement de nos démarches. Un certain nombre d’article de ce blog sont appelés à rendre comptes de l’évolution de notre pensée dans le cadre de ce renouvellement urbain, tout comme cette page est appelée à évoluer dans sa présentation du projet.

De nos réflexions à plusieurs, de leurs sédimentations, de nos différentes expériences, sont nés les outils présentés plus bas. Là aussi il s’agit d’en valider ou non la pertinence dans le temps, et ce compte tenu des évolutions à venir. Toujours est-il que nous en ayons eu besoin dans les moments où ils ont été fabriqués et utilisés. Peut-être en aurons nous le besoin ultérieurement. Peut-être ressentirons nous le besoins de les modifier, de les démonter pour en fabriquer d’autres plus adaptés. Ce peut être des outils théoriques, des outils matériels, ou des outils s’appuyant sur ces deux champs d’appréhension en des proportions variées.

HTM ou l’immersion nécessaire

L’un des premier outil dont nous ayons eut besoin est un appartement où vivre à Mermoz Sud. En effet, afin de nous faire accepter localement, et de nous faciliter les prises de rendez-vous très nombreuses que suscitent les premiers temps de la coordination d’un tel projet avec les différentes parties prenantes, il nous est apparu évident de faire une demande de logement auprès de GLH. En effet tout l’objet de ce projet concerne l’habitat, la qualité de vie, et les craintes inévitables qu’entraîne un renouvellement urbain de cette ampleur. Nous avons dès le départ voulu nous inscrire dans une démarche sensible en habitant le quartier. Il nous fallait éviter autant que possible une perception en surplomb de la réalité et nous donner la possibilité d’un « éprouvé » que nous puissions directement partager entre nous,

mais aussi avec les gens du quartier afin que nos conversation s’appuient directement sur du vécu et qu’elles bénéficient de la proximité qu’offre une véritable relation de voisinage. C’est ainsi que nous avons emménagé au 1 rue Gaston Cotte, dans un appartement typique de l’offre actuelle de logement. Noyé·e·s sous une avalanche d’acronymes institutionnels auxquels nous étions étrangers (et auxquels nous sommes désormais rompu·e·s !), nous avons malicieusement créé les nôtres en réponse. Le premier d’entre eux fut : HTM pour « Habiter et Travailler à Mermoz ». Les HTMs sont des périodes collectives de vie à Mermoz et s’étalent en général sur une semaine. Elles nous sont nécessaires indépendamment du fait que l’appartement nous est disponible quotidiennement car elle sont le fruit d’une coordination de calendrier. Il nous est important de pouvoir partager nos éprouvés collectivement. Dans le premier temps d’immersion dans le quartier, les HTMs ont été cruciaux et ont grandement facilité notre arrivée à Mermoz.

Il est important de noter que cet appartement est directement concerné par les cycles de démolition/reconstruction du projet de renouvellement urbain. Ainsi sera-t-il détruit dans le temps de notre présence sur le quartier. Nous nous plaçons dors et déjà dans « l’éprouvé », souvent traumatique, que suscitent les opérations de relogement puisque à l’instar de nos voisin·e·s, nous serons obligé·e·s de déménager et d’entrer en interlocution avec GLH pour trouver une nouvelle adresse dans le quartier.

Les Reflets

Les « Reflets » sont l’aboutissement sensible, rendu visible et accessible pour les publics, de nos réflexions croisées sur le renouvellement urbain. Il s’agit d’abord pour nous de créer des moments singuliers qui soient une résultante hybride des trois disciplines représentées, car de la confrontation de nos points de vues, résulte déjà une pensée hybridée. Un « Reflet » pousse juste un peu plus loin cette hybridation en donnant modestement la possibilité aux différents publics, habitant·e·s, associations, opératrices et opérateurs, de participer à l’élaboration de cette pensée singulière. Celle-ci trouve par là sa force propre, car elle se trouve à la convergence d’une multitude de points de vue, de savoir faire, et de culture : culture de quartier, d’association, d’entreprise, culture technique, culture politique, culture universitaire etc… Chaque culture possède son propre lexique, et chaque lexique porte en lui à la fois la beauté de sa précision, mais aussi par sa nature exclusive, pose des préalables culturels perçus comme clivants par les tenants d’autres lexiques. Il s’agit donc par différents moyens de repérer ce qui fait bien souvent le lit d’incompréhensions et d’imaginer les possibilités d’une culture commune en nous obstinant à placer nos différents objets à la portée de toutes et tous. Repérer ne signifie pas résoudre. En tant qu’artistes, nous ne pouvons endosser le rôle qu’aurait une pommade à l’endroit des blessures que l’on trouve dans un quartier, ce serait une posture narcissique, qui finirait par nous priver des possibilités d’une observation fine. Nous entendons en faire l’illustration du mieux possible, et que chacun·e s’en empare pour soi…ou pas. Les « Reflets » sont donc un aperçu visible de cette pensée commune en construction, dont chaque itération constitue possiblement un commentaire de la précédente et vient sédimenter la suivante.

Pour chaque « Reflets » nous adoptons l’angle d’une thématique précise ayant en arrière plan les enjeux du renouvellement urbain. Cela nous évite de limiter les éprouvés au simple jeu des logements/relogements, construction/démolitions. Bien au contraire, cela nous permet d’en élargir leur spectre à un plus grand nombres de concerné·e·s, à des domaines d’activités bien plus large, et d’y inclure notablement les opératrices et opérateurs techniques ainsi que la puissances publique. Celles et ceux-ci sont souvent tiraillé·e·s entre le confort d’être « oublié·e·s » par l’action artistique et un sentiment d' »injustice » lié au fait de ne pas être véritablement compris·e·s dans la complexité des enjeux en présence…surtout quand l’action artistique ne les « oublie » pas ! Notre objet consiste donc ici à permettre à tout les publics, quels qui soient, quels que soient les opinions de départ, de sortir des manichéismes de complaisance pour entrer dans une complexité nuancée, sans doute moins confortable, voire douloureuse par moment, mais plus à même de mobiliser un imaginaire commun.

Les « Reflets » sont notre outils principal, mais ils sont composés et font intervenir un certain nombre d’outils secondaires qui nous servent à circonscrire et appréhender les différents enjeux que nous rencontrons à Mermoz

S’attabler

Pendant nos immersion dans le quartier, nous est apparu la nécessité de nous rendre par moment visibles et identifiable. Nous nous posions également la question d’incarner le travail sociologique, de le faire sortir de son surplomb universitaire pour le faire venir dans l’espace public. Il nous fallait aussi créer une convivialité, un espace autour duquel susciter les rencontres et discuter. Et puis il nous fallait que ce dispositif puisse s’adapter aux différentes utilisations que nous voulions lui prêter : une fonction de rangement, un fonction de signalétique, une fonction scénographique, une fonction de rassemblement, une fonction de délimitation d’espace. C’est ainsi qu’un de nos premier chantier collectif, coordonné par le collectif Pourquoi Pas !? a été de penser autour de ces volontés un objet singulier qui puisse y répondre.

Sur le temps de l’un de nos HTM, et sur invitation du Collectif Pourquoi Pas, des élèves de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier, encadré·e·s par Yannick Hoffert, maître assistant, ont travaillé de concert avec notre équipe à l’élaboration de cet objet. Il est le fruit de réflexions qui ont couru sur l’ensemble de la semaine passée à l’élaborer. Il est la concrétisation d’une pensée en construction dans un contexte donné, dans une temporalité donnée, compte tenu de ressources matérielles très limitées. Bien que répondant imparfaitement à l’ensemble de nos pré-requis, il est désormais tout à fait identifié dans le quartier et nous l’utilisons très régulièrement.

Les Interviews

Afin de nourrir nos spectacles en enjeux narratifs, nous menons des campagnes d’interviews sur les terrains que nous abordons. C’est le moyen de rencontrer les habitant·e·s, les travailleur·euse·s et usagèr·e·s du quartier. C’est aussi le moyen de faire remonter et de rendre facilement observable à la fois le vécu sensible mais aussi d’appréhender les savoirs et les connaissances inhérents à la vie quotidienne et professionnelle. Le dispositif, très simple, de l’interview offre un avantage extrêmement puissant pour la pratique du théâtre, puisque les personnes se livrant à l’exercice se trouvent déjà projetées dans un rapport à la fiction. En effet, nous avons maintes fois remarqué les grandes facultés narratives de nos interviewé·e·s, puisque l’exercice implique qu’elles·ils se racontent, qu’elles·ils opèrent par cette pratique des choix narratifs, et donc qu’elles·ils offrent la singularité d’un point vu dont nous constatons chaque fois la légitimité pleine et entière. les comédien·ne·s sont ensuite invité·e·s à créer à partir des interviews et non de faire de la retransmission mot pour mot, il est important pour nous que cette matière soit interprétée et passe par le regard de l’artiste. Pour cela il faut passer par un temps plus ou moins long de maturation, et de décantation, tant la matière recueillie peut parfois se révéler difficile.

Par ailleurs, ces interviews sont précieuses pour la recherche/action conduite sur le terrain d’expérimentation. Elles deviennent le moyen d’incarnation des données objectives recueillies. Mais ce travail ne peut être pleinement concluant sans une discipline drastique qui vise à éliminer tout biais de connivence naturelle qui forcerait insidieusement l’intervieweur·euse à « choisir » la personne à interviewer selon un discret faisceau d’affinités.  Cela conduirait à éliminer par confort la possibilité d’élargir au maximum l’éventail de témoignages à recueillir. En d’autres termes chaque intervieweur·euse se doit absolument de suspendre tout jugement à l’endroit de la personne dont elle·il recueille le témoignage et ce quelque soit les opinions, politiques ou religieuses, exprimées. Nous sommes conscient·e·s que le terme de bienveillance est quelque peu galvaudé ces dernier temps, mais nous tenons à le revendiquer très fortement dans le cadre de ces campagnes d’interviews que nous menons depuis 2014. C’est une garantie fragile, mais c’est la seule qui peut conférer toute la force et la pertinence nécessaires au travail mené. 

Afin de ne pas écraser la personne interviewée sous un dispositif technique intimidant qui réduirait la liberté de parole, les interviews sont très simplement recueillies à l’aide de smart phones, objet que l’on oublie très facilement sur une table de café, sur un banc… La qualité audio importe peu, tant que l’on peut entendre ce qui a été livré. Il est de plus important de mentionner le fait que nous ne prenons personne par surprise : chacun·e se voit expliqué les enjeux du projet et la finalité de ce qui va être livré lors d’un débat ou d’un spectacle. Chacun·e agit donc en connaissance de cause.

L’invitation

Dans le cadre de nos activités passées, notamment avec le projet « Peurs Sociales et Intimes », nous avons maintes fois constatée·e·s le caractère intimidant du théâtre auprès/sur du public. Nous avons même constaté des craintes parfois très vives et dû admettre que le phénomène théâtral provoquait la peur alors que nous en faisions le médium par lequel l’étudier pour en tirer des fictions d’aujourd’hui. Comme si avant d’entrer dans un théâtre, bien que l’on ne cesse d’entendre tous les jours que « le théâtre est fait pour tout le monde », il fallait déjà faire tomber un très grand nombre de barrière symboliques : Considérer que le théâtre n’est à priori pas fait pour soi, considérer à priori qu’on ne va rien comprendre et qu’on aura l’air idiot, considérer qu’on n’est pas assez riche, qu’on ne saura pas se tenir, ne pas savoir s’il faut rire ou pleurer, se sentir obligé·e de s’intéresser malgré tout, ne pas oser entrer, ou sortir, se sentir piégé·e à plein de niveau, et souvent à des niveaux que l’on ne comprend pas forcément.

En tant que compagnie de théâtre nourrie d’idéaux de « culture pour tous » et d’éducation populaire nous avons amèrement fait le constat que le théâtre n’est factuellement pas fait pour tout le monde alors que beaucoup est mis en oeuvre pour le rendre accessible. Nous ne voulons pas ici juger cette mise en oeuvre, le plus souvent très volontariste, nous ne saurions être à la hauteur d’une telle entreprise. Nous avons seulement constaté qu’après nos représentations en espace public, beaucoup de gens nous disent : « c’est vraiment super, je ne savais pas que c’était aussi ça le théâtre », souvent après nous avoir demandé « mais…le texte, vous l’avez appris ? » ; chose à laquelle nous répondons qu’il s’agit d’improvisation ; à quoi l’on nous rétorque « mais vous faites pas du stand-up ? Parce que c’était quand même drôle des fois non ? ». Bref nous faisons le constat de malentendus, et prenons alors beaucoup de plaisir à accompagner un public se sentant exclu dans la découverte d’un théâtre qui peut parler de lui sans prendre les biais et traitement attendus. Nous obtenons ce résultat grâce à une pratique que nous avons mis du temps à conceptualiser : l’invitation. 

Car il s’agit ici que chacun·e se sente invité·e. Peut-être une communication savante peut donner l’envie et les informations nécessaires, mais pour des publics qui se sentent « à côté », ou « non concernés » et qui auraient du mal à passer le cap, nous n’avons trouvé que l’invitation directe, patiente, obstinée, les yeux dans les yeux, inattendue, tombant « mal » ou « à pique ». Nous incitons nos invité·e·s à convier à leur tour leurs ami·e·s, familles, voisin·e·s. Nous invitons tout le monde, avec la même suspension de jugement que celle qui motive nos interviews. Depuis, nous en faisons une discipline, très volontaire, dont les espoirs sont parfois (… souvent) douchés, mais dont les réussites sont absolument précieuses. Non pas uniquement pour nous, mais aussi pour l’ensemble des participant·e·s ; public, pour la compagnie et les organisateur·rice·s. Nous n’avons trouvé que l’invitation pour rassembler une vraie disparité, une vraie diversité. Nous n’avons trouvé que l’invitation pour que cette diversité reste assister au débat débat en fin de représentation et y participe sans entraves culturelles. Nous avons donc fait de l’invitation le coeur de nos pratiques, ce qui concentre le plus nos efforts. Nous en avons fait la garantie de nous réaliser pleinement en tant qu’artistes considérant (peut-être naïvement) que « la culture pour tous » n’est pas un totem creux derrière lequel justifier notre présence.

Les moments théâtraux

Les moments théâtraux sont le fruits de la sédimentations des interviews que nous menons, des réflexions collectives que nous menons sur une problématique donnée, d’une écriture qui se conçoit sur le temps d’un « Reflet », elle même produisant le canevas sur lequel improvisent les comédien·ne·s. Ce sont souvent l’occasion d’interroger vivement une problématique, par sa mise en tension. Ou alors de permettre le pas de côté nécessaire à une respiration collective, en adoptant un point de vue qui l’autorise. Ces moments n’ont pas de visée définitive. Ils sont une illustration d’un enjeux ressenti à un moment donné. Ce sont des formes courtes. C’est donc par la multiplication de ces courts moments que nous entendons donner un aperçu sensible des phénomènes de mutations urbaines dans une temporalité longue.

Car ni un questionnement, ni la réponse à ce questionnement ne sont définitifs. Ainsi nous nous plaçons véritablement dans la notion d’accompagnement. Nous tenons beaucoup à la dimension improvisée car elle permet un jeu sur le fil qui oblige à la prise en compte et l’écoute de l’environnement, et souvent à l’interaction. Les formes ne sont pas figées : cela peut être un solo, ou une scène entière faisant interagir plusieurs artistes. Nous partons du principe que tout lieu peut s’adapter à une représentation. Les lieux sont choisis en fonction des mutations successives du quartier ou en fonction de ce que les habitant·e·s ressentent compte tenu de leurs préoccupations.

Les éléments scénographiques élaborés lors des chantiers ouverts servent à délimiter l’espace scéniques et offrir un regards singulier sur l’environnement urbain choisi comme lieu de représentation. Ils sont des éléments émergeant des échanges menés lors des chantiers ouverts. Pour le moment, rien d’autre n’est convoqué en vue d’un moment théâtrale : pas ou peu de costume, pas de technique, ni sonore, ni visuelle bien que ceci puisse s’amender dans le temps. Les accessoires éventuellement utilisés sont ceux du quotidien, et sont trouvés sur place ou nous sont prêtés par les habitant·e·s. Les sujets traités lors des spectacles sont très souvent l’occasion de vives réactions, à la fois positives ou négatives. Nous tenons à leur donner toute leur place et c’est pourquoi nous aimons à organiser des débats à l’issus de nos moments théâtraux. 

Les chantiers ouverts

Le Collectif Pourquoi Pas !? a pour habitude d’établir ses projets du papier, au chantier. Le chantier ouvert, permet une participation des curieux·ses, motivé·e·s, passant·e·s ou toute personne ayant l’envie de construire. C’est un espace-temps de vie, d’échanges de compétences et d’apprentissage. Chacun·e y vient pour ses raisons : bricoler, regarder, discuter, questionner, faire de l’exercice et / ou partager un repas ! Ce dispositif est la continuité d’une conception collective faisant intervenir l’équipe artistique, les habitant·e·s et nos partenaires dans le cadre des « Reflets ». Il permet de fédérer autour d’un projet et de créer des moments d’échanges particuliers tout en venant questionner concrètement nos interrogations en leur donnant corps par l’activité de construction.

Ce principe de projet s’inscrit dans une démarche globale de sensibilisation à l’environnement dans toutes ses acceptions. C’est l’occasion de questionner le rôle de chacun·e dans la construction de son cadre de vie, ou de créer l’opportunité d’un échange autour des différentes manières de construire : utilisation de géo-matériaux, réemploi, apprentissage par l‘expérience, etc… Le chantier ouvert se mue en dispositif relationnel, prétexte à la rencontre en essayant de faire tomber tout filtre à la participation spontanée. 

Un Ciné Garage

Depuis le début de ce projet, et d’autant plus depuis la mise en place des « Reflets », nous nous posons la question de l’hybridation. Comment faire en sorte de trouver des convergences pour faire naître une approche nouvelle ? Jusqu’ici nous avons mobilisé nos efforts avec comme point de départ nos disciplines respectives. Et si, pour véritablement créer une approche hybridée, il nous fallait sortir de ce confort, et nous mettre en action au sein d’une discipline inconnue de l’ensemble de l’équipe, afin que nous mettions en partage nos découvertes et nos interrogations ? C’est cette intuition, portée par Anne-Sophie Ortiz-Balin puis par l’ensemble de l’équipe sur le temps d’un « Reflet » qui a abouti à l’élaboration de notre Ciné Garage. Prenant place dans l’un des garage fournis par Grand Lyon Habitat, il est appelé a être l’un des réceptacles des différentes sédimentations de notre action à Mermoz. Car du premier « document vidéo poétique » créé pour les séances d’inauguration, sont nées un certain nombres d’idées. Le cinéma de quartier est une tradition ancienne à Lyon. Nos documents vidéos ne sont appelés qu’à être une émanation sensible de ce que nous découvrons à Mermoz, et se placent au milieu de deux tendances fortes :

La première va en direction des habitant·e·s. Elle suppose que ces vidéos, dans leur élaboration extrêmement simple, hors de toute contrainte technique et esthétique, puissent suggérer aux habitant·e·s une possible prise de parole par l’image en mouvement. Car le cinéma est un médium populaire qui transcende toutes les classes et toutes les cultures, mais qui se rend inaccessible par la barrière techniques qu’il suppose. Par notre action, nous mettons à disposition de chacun·e l’ensemble d’une chaine de production aussi modeste soit-elle avec une voie possible d’aboutissement : un public local rassemblé dans la salle que nous avons aménagé pour ce faire.

La seconde va en direction de l’institution au sens large et entend suggérer un lien possible avec les cultures locales. Elle part du constat qu’un quartier politique de la ville (QPV) tel que Mermoz, fait l’objet d’un nombre incalculable de dispositifs et de politiques (depuis très longtemps…et nous en faisons partie), et que les traces laissées par tout cela sont disséminées en une multitude d’endroits qui rendent finalement un perçu très parcelaire du territoire.

L’émanation de nos « documents vidéos poétiques » donnés à voir à chacun·e, suppose une convergence de cette multitude de regards pour suggérer un travail mémoriel commun autour du quartier, de son histoire, de comment s’est pensé, se pense et se pensera le futur ; un travail qui ne soit pas exclusivement l’apanage d’une élite cultivée, renseignée, surplombante et dont le travail serait définitif dans son approche, mais le fruit d’une culture commune, nécessairement hybridée par la multitudes des regards en présence.

L’Entre

« L’entre » est un médium de notre conception. Créé sous l’impulsion de Thomas Arnera, il se veut un réceptacle de la sédimentations de nos réflexions en prenant le parti de l’écrit et de l’illustration, et de ce qui ne peut s’exprimer autrement que par ces biais. « L’Entre » prend forme à travers une publication que vous pouvez consulter sur ce site. Il paraît en prémisse ou dans le sillage de nos « Reflets », sous la forme d’un fascicule qui emprunte, par l’urgence et la spontanéité de l’écrit ainsi que la rapidité de production, à la culture des publications sauvages que l’on connaît sous le nom de fanzine. Par contre, l’objet n’est pas ici de se faire le support d’un quelconque mouvement culturel, mais de placer dans l’espace commun du quartier Mermoz un objet entre-culturel, qui fasse le pari du papier comme support à l’imaginaire et qui soit un espace offert à chacun·e. Tout peut y figurer, dans la brutalité d’un premier jet, ou dans la sophistication d’un travail accompli et longuement mûri : le long, le court, l’instantané, le concret, l’indéfini, le sensible, le doute, la conviction, l’imparfait, l’incomplet, l’urgence, le cri, la frustration, le beau, le laid…si tant est que l’on puisse définir tout cela, mais toujours avec le but de se donner les moyens d’une culture commune qui soit partageable.

Une scénographie modulaire

Parmi les nombreuses questions qui nous taraudaient au lancement de ce projet figurait celle, cruciale de signifier notre présence dans le quartier. Puisque nous allions prendre place dans l’espace public, comment délimiter des espaces de jeux sans nier l’environnement dans lequel ils se tiennent ? Comment suggérer un certain regard sur cet environnement sans l’imposer ? Comment ne pas se retrouver prisonnières, prisonniers d’un dispositif qui ne pourrait jouer qu’une fois, ou qui imposerait toujours la même qualité de jeu ? Puisque nous étions amené·e·s à cohabiter avec un sociologue et des architectes, pouvions-nous imaginer quelque choses à travers lequel ces disciplines puissent s’exprimer conjointement à la notre ?

Tant que nous y étions, pouvions-nous en faire un support de réflexion en soi sur le renouvellement urbain ? Et de surcroit pouvions-nous éviter l’écueil d’imposer une esthétique convenue (empruntée aux arts de la rue par exemple, ou au cirque, ou à une certaine idée de l’itinérance…) qui serait possiblement vécue comme conquérante par les habitant·e·s, parce que composée de référents culturels absents du quartier ?  Pouvions-nous en faire un vecteur de participation collectives ? C’est en ayant en tête l’ensemble de ces questions complexes qu’Anne-Sophie Ortiz-Balin a soutenu auprès de l’équipe l’idée d’un système scénographique modulaire à base de cubes.

Chaque cube mesure 45cm de côté. C’est un standard pour une assise. Chaque unité de cubes est donc potentiellement un gradin et permet d’assoir facilement un public. Mais un alignement de cubes mis bout à bout peut aussi facilement figurer une barre d’immeuble, perceptible à hauteur de regard. Tout comme un empilement artistiquement effectué peut figurer les projets architecturaux à venir. Nous offrons ainsi la possibilité de faire figurer à petite échelle les changements du quartier et d’y inclure un public. Ainsi nous pouvons exprimer en douceur les possibles traumatismes du renouvellement urbain, puisqu’en cours de représentation, le décors peut changer. Ainsi le public que nous avons préalablement installé, peut être symboliquement délogé, ou non.

Tout comme il peut être relogé, ou non. Une partie du public peut en observer une autre aux prises avec ces chamboulements. On peut aussi réduire l’échelle du perçu et figurer un simple mur par l’empilement des cubes, ou une pièce, un intérieur, le plan d’un appartement selon le point de vue que l’on désire adopter. Mais ces cubes nous servent aussi à nous attabler simplement autour de notre dispositif mobile, ils font offices de gradins pour notre ciné garage, délimitent nos espaces d’intervention, et sont de plus un support pouvant recueillir par sédimentation nos travaux graphiques. Ainsi, à l’instar des appartements de Mermoz Sud, il se ressemblent tous, mais par le vécu qu’on y imprime, il sont uniques.

Une cartographie à hauteur de regard

Le regard technique que nous offre l’expertise du Collectif Pourquoi Pas !? sur le renouvellement urbain est l’un des aspects cruciaux qui nourrissent notre approche sur place. Mais ce regard s’accompagne d’une sensibilité qui facilite grandement nos discussion autour des enjeux. Au début du projet, nombre de ces discussions ont porté sur les plans, cartes, documents techniques dont nous étions abreuvé·e·s et pour l’analyse desquels leur approche sensible a été déterminante. Il en résulte depuis une réflexion de long terme sur la cartographie, sur les délimitations d’un territoire, la lecture plus ou moins précise que chacun·e peut en faire, et conséquemment les divergence interprétatives qui sont, là encore sources de malentendus. Conscient·e·s que le monde des cartes est souvent l’apanage de gens ayant jouit des privilèges d’une éducation poussée, nous nous posons la question de l’imagerie surplombante qu’il produit, et des clivages qu’il suppose par se technicité. Tout au long du projet, nous avons suggéré des réponses sensibles, qui prennent des données inattendues : faire figurer deux temporalités sur un même plan, établir la cartographie d’un point de vue à hauteur de regard, permettre de facilement manier des concepts et les confronter sur un même support, donner corps à des prospectives fonction de données techniques choisies…

…juste pour voir ce que l’imaginaire confronté à la technique peut produire. Car il est bien question par cette réflexion sous-jacente d’interroger nos représentation d’un environnement et la qualité de notre regard, par une approche plastique et visuelle. Les travaux du Collectif Pourquoi Pas !? et plus particulièrement de Laurène Masoni nous y aident grandement, dans un esprit ludique, qui nous permet d’aborder des questions complexes auprès de tous les publics, notamment les enfants.

La palissade

Un autre exemple visible de la sédimentation de nos travaux s’exprime sur la palissade érigée sur l’emplacement de l’ancienne barre Morel, dont la démolition partielle a marqué le lancement des opérations de renouvellement urbain. Nous avons initialement été motivé par le fait que pendant assez longtemps, nul n’est intervenu sur cette palissade, blanche, qui est restée durablement immaculée. Là encore il s’agit de conduire et de partager avec les habitant·e·s un questionnement sur l’expression libre (ou pas) dans l’espace public, sur son évolution dans le temps, sur sa temporalité, sur le support sur lequel elle s’exprime qui est la conséquence d’une opération immobilière d’envergure et sur sa confrontation avec des opérations de communications plus officielles. Tout ce que nous y faisons n’est que suggestions, qui reviennent pour nous à y coller une partie du contenu écrit que nous produisons (remarques, texte de théâtre, affiches, extrait de journaux de bords etc…) le long d’une frise qui symbolise un écoulement du temps et la perception tourmentée que chacun·e en a possiblement. Chaque reflet est amené à compléter l’existant, et à poursuivre cette continuité dans la discontinuité.